août 1, 2026

VOTER: De l’audace, pas du courage

« Il faut avoir des couilles pour choisir. » C’est, sous une forme plus ou moins explicite, le reproche adressé aux électeurs qui votent blanc. Comme si la vertu démocratique relevait avant tout du courage. Pourtant, entre le courage et l’audace, nous choisirions volontiers la seconde.


Au mois de février, le mensuel Sciences Humaines[1] interviewe la philosophe Cynthia Fleury qui a publié un ouvrage sur le thème du courage en 2010[2]. Mais le plus intéressant, c’est que cet entretien s’insère dans un dossier dont le thème est, pour sa part, l’audace. Entre le courage et l’audace, nous penchons pour la seconde. Si on doit affubler l’électeur qui vote blanc d’une étiquette, on préfèrera dire qu’il est audacieux. Ecoutons ce que nous dit Cynthia Fleury :

Sciences Humaines : Depuis la Révolution, le courage politique n’est plus incarné par le souverain, mais par les représentants du peuple eux-mêmes.

Cynthia Fleury : C’est un changement important. Les révolutionnaires ne se réclament pas de Machiavel, mais de la pensée des Lumières. La vertu est centrale pour eux, et la question du courage qui émerge par contiguïté est d’abord l’affirmation du peuple souverain. Dans un de ses discours devant la Convention, Robespierre oppose à la petitesse des grands la grandeur des citoyens, sous-entendu le rapport élitiste à soi-même, qui fabrique la vertu commune républicaine. La Révolution contribue en cela à séculariser le courage, dont chaque citoyen est le premier acteur. Le courage est d’avoir su porter une révolution et d’avoir conquis sa liberté ; c’est le mérite qui consiste à tenter de la protéger en travaillant ou en combattant.

Notre grain de sel (NGDS). Pendant la Révolution – encore plus pendant la Terreur – il est en effet courageux de prendre position. Les décennies qui ont suivi ont heureusement réussi à dépasser ce stade. Déposer un bulletin dans l’urne ne fait appel à aucun courage particulier. On demandera plutôt au citoyen d’être informé, lucide et sincère. La lucidité – titre du roman de José Saramago – peut consister à ne pas voter systématiquement pour le candidat du parti que l’on soutient. C’est audacieux d’agir ainsi.

SH. Notre société valorise aujourd’hui une forme d’audace dans la capacité à « sortir de sa zone de confort » et exiger toujours plus. Comment expliquer que cette notion soit si dévalorisée par la philosophie ?

CF. La philosophie se méfie de l’audace car elle connaît trop bien son voisinage avec l’hubris, la démesure. Dans beaucoup de traditions, l’excès, même généreux, est perçu comme un risque de destruction : destruction de soi, de l’autre, de la cité. La vertu, chez Aristote, est affaire de mesure, de prudence ; l’audace, elle, flirte avec la pulsion de toute-puissance. (…)

SH. N’est-ce pas aussi lié à notre culture européenne ? Contrairement à la philosophie anglo-saxonne, ne survalorise-t-elle pas la prudence, au risque de l’immobilisme ?

CF. Il y a certainement un fond culturel : en Europe continentale, nous portons une longue histoire des catastrophes – guerres, totalitarismes – qui a renforcé l’idée que l’excès peut être mortel. La prudence est alors devenue une valeur cardinale, parfois jusqu’à l’inhibition. 

NGDS. On est donc passé du courage indispensable de la Révolution à la crainte. Le ‘risque de destruction’ qu’évoque Cynthia Fleury se retrouve – quand on parle d’élection aujourd’hui – chez le politologue Dominique Régner qui brandit régulièrement la menace d’un vote ‘antisystème’ dans lequel est inclus le vote blanc. Et par peur que le fascisme ou l’extrême gauche ne prenne le pouvoir, le législateur préfère l’inhibition en rejetant la reconnaissance du vote blanc.

SH. « Nous vivons dans des sociétés irréductibles et sans force. Des sociétés mafieuses et démocratiques où le courage n’est plus enseigné », écrivez-vous dans La fin du courage. Comment expliquer cette ‘fin’ du courage que nous traversons, et quel est son impact sur nos vies ?

CF. « Irréductibles et sans force », sous-entendu sans force morale, sans rectitude d’âme… Nous vivons dans des sociétés très brutales, radicalisées, hébétées, où la valeur du courage est démonétisée. Or, quand le courage recule, la place est prise par la servilité, l’opportunisme médiocre ou le ressentiment. C’est ainsi que se fragilise l’Etat de droit : non par un grand effondrement soudain, mais par une succession de renoncements, de capitulations quotidiennes. Georges Vigarello parle d’« extension du domaine de la fatigue ». Alain Ehrenberg de « fatigue de soi » …

NGDS. Cette fatigue civique peut notamment se traduire par l’abstention. Il ne faut pas confondre abstention et vote blanc. Intégrer le vote blanc aux suffrages exprimés c’est agir pour lutter contre cette forme de démission.

SH. De Socrate à Michel Foucault, le courage est souvent associé à la figure du « parrèsiaste » dont vous faites une figure centrale de la démocratie. De quoi s’agit-il ?

CF. En grec, la parrhèsia signifie « franc-parler », liberté de parole, courage de dire la vérité ». Le parrèsiaste est celui qui a le courage de dire la vérité, le « vrai dire », dit Foucault. Lors de son procès, Socrate, en prenant le risque de dire le vrai quitte à en mourir, incarne ce personnage. (…)

NGDS. Cela fera bientôt vingt ans que nous connaissons la notion de parrhèsia[3]. Nous l’avions découverte par un article de Libération[4]. L’auteur présentait ce que le philosophe Cornelius Castoriadis en disait dans ses cours. Eric Aeschimann le détournait pour fustiger les abstentionnistes. Il les traitait d’idiôtès, ce qui signifie chez les Grecs : « l’imbécile qui ne s’occupe que de ses propres affaires ».

Nous lui rétorquions : « Celui qui vote systématiquement pour un candidat, quoi qu’il arrive, est un idiôtès. D’ailleurs, E. Aeschimann se contredit dans son article en écrivant : « Par comparaison, Castoriadis relève l’absurdité de nos élections modernes où, au nom d’une expertise dont la population est par définition exclue, il est demandé à cette même population de choisir le plus compétent de ces prétendants (et prétendus) experts. » Comment, après cela, traiter d’idiots les neutres, les abstentionnistes, les sans-opinion… ? Celui qui peut voter blanc pour signaler que ceux qui briguent la fonction de représentant n’ont pas les qualités nécessaires fait preuve de parrheisia. C’est lui le garant de la démocratie, pas le premier. »


[1]  N°385 – février 2026 – Entretien avec Cynthia Fleury : « Il ne peut y avoir de vrai courage sans éthique » Propos recueillis par Cécile Peltier – pp 50 à 53  https://www.scienceshumaines.com/cynthia-fleury-il-ne-peut-y-avoir-de-vrai-courage-sans-ethique

[2] La fin du courage, Fayard.

[3] BVB N°68 – juillet 2008.

[4] Publié le 19/06/2008 https://www.liberation.fr/livres/2008/06/19/athenes-sans-isoloir_74454/