août 1, 2026

EGALITE, LIBERTE AU MOMENT DU VOTE. Echanges avec Baruch Spinoza et Edwy Plenel (qui ne boxent pas dans la même catégorie il est vrai).

Notre adresse à Edwy Plenel: Nous avons découvert la publication de votre nouveau livre en écoutant votre intervention sur France Culture mercredi. Pour nous qui défendons la démocratie représentative en demandant que l’acte électoral soit dépoussiéré pour la faire progresser, je ne vous cacherai pas que votre interprétation de notre vie politique a eu l’art de nous agacer. J’ai décidé de mettre ceci en forme pour le prochain numéro de notre bulletin et de vous le faire parvenir pour que vous me fassiez part d’éventuels malentendus de notre côté ou de points de vue vraiment opposés. Comme je sais que vous ne craignez pas le débat, je me suis autorisé cette démarche.

Réponse d’Edwy Plenel: Merci de votre message et de votre réaction. J’accueille volontiers le désaccord et accepte de même le débat.

Mais je crains qu’il y ait un malentendu, au sens propre : vous argumentez à partir de quelques phrases d’une interview radiophonique où mes réponses lacunaires devaient s’adapter au questionnement de l’intervieweur. Bref, l’oral ne résume pas l’écrit, ses précautions et ses nuances. En l’occurrence, ce bref essai n’est pas sur la question du vote sur celle de l’idéal démocratique dont la réduction à l’élection fait la courte échelle à des régimes autoritaires anti-démocratiques. 

Pourriez-vous donc prendre la peine de lire ce « libelle » avant d’arriver à de définitives conclusions ? Même si sa lecture ne changera peut-être pas votre point de vue, cela permettrait de débattre sur des bases plus complètes et mieux informées.

Notre lecture du livre: Vous avez raison : le mieux est toujours de revenir à la source. J’ai donc acheté la version numérique de votre manifeste et l’ai lue avec attention.

Cette lecture ne m’a pas fait changer d’avis, mais elle m’a permis de mieux comprendre votre propos. En retour, je me permets de vous adresser le même reproche amical que celui que vous m’aviez formulé : j’ai le sentiment que vous n’avez pas pleinement saisi le sens de mes remarques.

Je ne défends pas une démocratie réduite au seul moment électoral. Je vous rejoins volontiers lorsque vous écrivez que « les principes démocratiques ne se réduisent pas aux processus électoraux » et qu’« il ne suffira pas d’un bulletin de vote pour les sauver ». Sur ce point, notre désaccord est moins profond qu’il n’y paraît.

Là où nous divergeons, c’est sur la place qu’il convient d’accorder à l’élection dans l’édifice démocratique. À mes yeux, une démocratie participative, délibérative ou sociale ne peut s’épanouir durablement que si elle repose sur une démocratie représentative dont les fondements sont eux-mêmes irréprochables. Avant d’ajouter de nouveaux instruments démocratiques, il faut s’assurer que le premier d’entre eux fonctionne pleinement.

Or c’est précisément ce qui me frappe à la lecture de votre livre. Vous rappelez avec force que « l’égalité, l’égalité naturelle, l’égalité des droits (…) définit le camp des gauches ». Pourquoi, dès lors, cette même gauche accepte-t-elle presque unanimement qu’en matière électorale tous les bulletins déposés dans l’urne ne soient pas considérés comme des voix de même valeur ? Depuis 1848, le vote blanc est exclu des suffrages exprimés. Cette exception au principe d’égalité me paraît d’autant plus étonnante qu’elle est rarement discutée.

Je ne crois pas que la crise démocratique provienne d’un excès d’élections. J’y vois plutôt les conséquences d’élections dont beaucoup de citoyens estiment qu’elles ne permettent pas d’exprimer fidèlement toutes les nuances de leur choix. Reconnaître pleinement le vote blanc ne résoudrait évidemment pas tous les problèmes de notre démocratie, mais ce serait un moyen de rendre le suffrage plus sincère et plus respectueux de la liberté de conscience de chaque électeur.

Vous écrivez qu’« une démocratie qui ne serait confiée qu’à la délégation de pouvoir de ses élus serait anémiée et fragile ». Je peux souscrire à cette affirmation. Mais j’ajouterais qu’une démocratie participative a peu de chances de prospérer si la démocratie représentative sur laquelle elle s’appuie demeure elle-même inachevée.

Vous craignez que nous accordions une confiance excessive aux élections. Pour ma part, je crains plutôt que nous leur imputions des défauts qui tiennent moins au principe électoral qu’à la manière dont nous l’avons organisé. Lorsque le thermomètre paraît défectueux, la première démarche consiste à le réparer avant de chercher un autre instrument de mesure. Il me semble que la démocratie représentative mérite aujourd’hui cet effort de perfectionnement plutôt qu’une forme de relativisation de son rôle.

C’est dans cet esprit que je vous avais écrit : non pour opposer démocratie représentative et démocratie participative, mais parce que je crois que la seconde ne pourra durablement renforcer la première que si celle-ci respecte pleinement le principe d’égalité entre les citoyens jusque dans l’expression de leur suffrage.

LA LIBERTE SELON SPINOZA et ce que l’on en retire pour le droit de vote:

Nous insistons, chaque fois que cela est possible, sur le fait que l’annulation des votes blancs constitue une entorse au principe d’égalité. La France se montre particulièrement attachée à ce principe ; pourtant, lorsqu’il s’agit de faire respecter l’évidence démocratique d’« un homme, une voix » dans les élections, elle recule et invoque des arguments qui ne nous paraissent pas convaincants. Cette atteinte à l’égalité ne doit cependant pas faire oublier une autre dimension du problème : la liberté d’expression. C’est ce que nous proposons de montrer en nous appuyant sur un penseur des Provinces-Unies du XVIIᵉ siècle, Baruch Spinoza, à travers son Traité théologico-politique, publié en 1670. Cette réflexion prolonge les extraits de la thèse de François-Xavier Arnoux consacrés au vote blanc avant 1900, où était notamment étudiée la pratique électorale des institutions ecclésiastiques. Spinoza, quant à lui, cherche à démontrer que la piété n’est nullement incompatible avec la démocratie.

« Est tenu pour violent qui prétend dominer sur les âmes ; et une majesté souveraine paraît agir injustement contre ses sujets et usurper leur droit, quand elle veut prescrire à chacun ce qu’il doit admettre comme vrai ou rejeter comme faux (…). » Nous qui défendons le droit de chaque électeur à voter en son âme et conscience ne pouvons que souscrire à cette affirmation. Plus loin, Spinoza ajoute : « Si grand donc que soit le droit attribué au souverain sur toutes choses (…), encore ne pourra-t-il jamais se dérober à la nécessité de souffrir que les hommes jugent de toutes choses suivant leur complexion propre (…). »

À la lumière de ce principe, les propos tenus par Emmanuel Macron le 25 avril 2019, lors de son allocution de clôture du Grand débat national, peuvent être discutés : « Blanc, c’est l’agrégation des rejets, des refus. C’est trop facile. » Qu’un chef de l’État exprime son appréciation politique est une chose ; mais il devrait aussi reconnaître que des citoyens puissent choisir, en conscience, d’exprimer leur conviction au moyen d’un bulletin blanc, sans que ce choix soit déprécié. Comme l’écrit encore Spinoza : « Ce gouvernement sera le plus violent qui dénie à l’individu la liberté de dire et d’enseigner ce qu’il pense ; au contraire, un gouvernement est modéré quand cette liberté est accordée à l’individu. »

Spinoza poursuit : « Nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et en conséquence aussi parler (…), pourvu (…) qu’il défende son opinion par la raison seule ; non par la ruse, la colère ou la haine (…). » Cette distinction est essentielle. Elle rejoint notre analyse développée dans le numéro précédent : le vote blanc ne saurait être assimilé à une démarche antisystème ou insurrectionnelle, contrairement à ce que suggèrent parfois certains observateurs, tels que Dominique Reynié. Le vote blanc demeure une expression inscrite dans le cadre des institutions démocratiques. En revanche, Spinoza désapprouverait sans doute les bulletins nuls servant de support à des messages dictés par la colère ou la haine, puisqu’ils s’écartent précisément de cette exigence de raison.

Il reconnaît d’ailleurs que toute liberté comporte une part de risque : « Je le reconnais, une telle liberté peut avoir ses inconvénients ; mais y eut-il jamais aucune institution si sage que nuls inconvénients n’en puissent naître ? » Les élections elles-mêmes peuvent conduire au retour au pouvoir de Donald Trump ; faudrait-il, pour autant, renoncer au suffrage ? L’important est d’apprécier une institution à l’aune de ses bénéfices plutôt que de ses seules dérives possibles.

Spinoza poursuit : « La liberté de jugement, qui est en réalité une vertu (…), n’engendre pas d’inconvénients que l’autorité des magistrats ne puisse éviter ; pour ne rien dire ici de la nécessité première de cette liberté pour l’avancement des sciences et des arts ; car les sciences et les arts ne peuvent être cultivés avec un heureux succès que par ceux dont le jugement est libre et entièrement affranchi. » De la même manière, le vote blanc peut produire des effets bénéfiques. On peut songer, par exemple, à un second tour d’élection présidentielle opposant deux candidats démagogues : permettre aux électeurs d’exprimer clairement leur refus des deux options offertes contribuerait à donner une image plus fidèle de l’état de l’opinion.

Enfin, Spinoza met en garde contre les conséquences de la répression des opinions : « Les hommes sont ainsi faits qu’ils ne supportent rien plus malaisément que de voir les opinions qu’ils croient vraies tenues pour criminelles (…), par où il arrive qu’ils en viennent à détester les lois (…), à juger non pas honteux, mais très beau, d’émouvoir des séditions (…). » Sans prétendre que la situation actuelle soit comparable, cette réflexion rappelle qu’une démocratie gagne à reconnaître les formes pacifiques d’expression du désaccord plutôt qu’à les reléguer dans l’insignifiance.

Comme Baruch Spinoza conclut lui-même avec une remarquable clarté, nous lui laisserons le dernier mot :

« Nous avons ainsi montré :

  1. Qu’il est impossible d’enlever aux hommes la liberté de dire ce qu’ils pensent ;
  2. que cette liberté peut être reconnue à l’individu sans danger pour le droit et l’autorité du souverain et que l’individu peut la conserver sans danger pour ce droit, s’il n’en tire point licence de changer quoi que ce soit aux droits reconnus dans l’État ou de rien entreprendre contre les lois établies ;
  3. que l’individu peut posséder cette liberté sans danger pour la paix de l’État et qu’elle n’engendre pas d’inconvénients dont la réduction ne soit aisée. »