Intégrer le vote blanc dans la catégorie des suffrages exprimés ne serait pas seulement une réforme électorale ; ce serait la conséquence logique d’un changement de philosophie politique.
Il faut renverser la lecture de l’acte électoral. Il faut repenser la manière de l’aborder et le rôle que l’on donne au citoyen. La question du vote blanc est idéale pour effectuer cette révolution parce qu’elle appuie là où nous sommes coincés. On pourrait parler d’une révolution stirnérienne[1].

Sur notre site, depuis plusieurs années, la page d’accueil est chapeautée par cette citation de Max Stirner : « Celui qui est convoqué n’a plus à se demander : Que voulait-on de moi, en m’appelant ? mais bien : Que veux-je, maintenant que je suis présent à l’appel ? » Tout est là, tout est dit. Il suffit de dérouler le fil de la pelote.
Chez Stirner, c’est l’individu qui constitue le véritable centre de toute vie sociale. Cette conception conduit à déplacer le centre de gravité de l’élection.
Habituellement, le citoyen se demande implicitement : Quel candidat attend mon vote ? Quel est mon devoir civique ? Quel est le « bon » choix ? Si l’on s’inspire de Stirner, on propose une autre logique. L’élection est une convocation, certes, mais cette convocation ne crée aucune obligation. Une fois devant l’urne, la seule question légitime devient : Qu’est-ce que je veux faire de cette situation ? La logique de l’obéissance est ici renversée. Au lieu de se définir par rapport à l’intention de celui qui appelle (« Que voulait-on de moi ? »), l’individu se définit par sa propre volonté (« Que veux-je, maintenant que je suis présent à l’appel ? »).
Les responsables politiques proposent, les électeurs disposent. Aujourd’hui, notre pratique électorale donne l’impression que c’est le cas mais en réalité c’est travesti. Plusieurs mécanismes tendent à transformer la proposition en injonction implicite : le vote est présenté comme un devoir moral et l’offre électorale est souvent considérée comme un ensemble fermé auquel il faut s’adapter. Dans cette logique, la question n’est plus : « Que veux-je ? », mais plutôt : « Parmi les possibilités existantes, laquelle suis-je tenu de choisir ? »
Dans la logique stirnérienne, il faut faire usage de quelque chose selon sa propre volonté. Une proposition n’a aucune autorité en elle-même ; elle n’est qu’un objet dont l’individu peut se servir, la modifier, la rejeter ou l’ignorer. L’autorité ne réside jamais dans celui qui propose. « Vous proposez ; moi seul décide de l’usage que je fais de votre proposition. »
On comprend que le vote blanc trouve naturellement sa place dans cette logique alors que dans notre pratique actuelle il dénote et on entend déjà les cris de notre personnel politique parlant d’une société livrée à l’égoïsme destructeur. L’individualisme se développe pourtant en Europe depuis la fin du moyen âge, via la Renaissance et l’accélération provoquée par la révolution industrielle. Aujourd’hui, le numérique et l’IA font franchir une nouvelle étape. Il ne faut pas en avoir peur mais l’accompagner.
Si toutes les façons de faire usage de l’offre électorale sont également légitimes, alors aucune ne devrait être juridiquement reléguée hors des suffrages exprimés. Le vote blanc n’est pas un non-vote ; il est un usage souverain de l’offre électorale.
En adoptant la perspective stirnérienne, on s’aperçoit que le premier bénéficiaire n’est pas le vote blanc, mais le vote lui-même. L’électeur devient pleinement acteur de sa décision. Lorsqu’il apporte sa voix au programme d’un candidat, son choix acquiert une portée nouvelle : il n’a pas voté par conformisme, par devoir ou faute d’alternative.
Il aurait pu voter blanc. Il a choisi de ne pas le faire.
La légitimité de l’élu s’en trouve renforcée. Elle repose sur une adhésion pleinement assumée plutôt que sur une simple sélection parmi les options disponibles.
[1] Max Stirner est un philosophe allemand méconnu du XIXème siècle. Pourtant, Karl Marx a consacré plus d’une centaine de pages à son ouvrage : L’Unique et sa propriété (Edition La table ronde). Aujourd’hui, les spécialistes de l’auteur du Capital ont tendance à considérer que les affirmations de Stirner l’ont obligé à préciser différents points de ses analyses.

