Démonstration en 3 étapes: Quel danger ? (Article 16, Mitterrand, De Gaulle). Qu’est-ce que le moindre mal ? (Macron, Balkany). L’homme qui a dit « non ». (De Gaulle, peuple français).
QUEL DANGER ?
Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Le vote blanc est tour à tour présenté comme un vote antisystème ou comme un encouragement au désengagement citoyen. Pourtant, ces accusations sont rarement étayées. Elles reposent le plus souvent sur l’idée, tenue pour évidente, que l’élection n’a qu’une seule fonction : désigner des gouvernants parmi les candidats en lice. C’est se focaliser sur le doigt qui montre la lune plutôt que sur la lune elle-même.
L’histoire de la Ve République offre pourtant un exemple qui invite à distinguer le danger potentiel d’un outil de l’usage qui en est fait : l’article 16 de la Constitution. Celui-ci permet au président de la République d’exercer des pouvoirs exceptionnels lorsque les institutions de la République sont gravement menacées.
Dès 1964, dans Le Coup d’État permanent, François Mitterrand fait de cet article l’une des principales cibles de sa critique. À ses yeux, il ne constitue pas seulement une disposition exceptionnelle ; il révèle la philosophie même de la Ve République, fondée selon lui sur une concentration excessive du pouvoir entre les mains du chef de l’État. Le risque de dérive existe : qu’adviendrait-il si un président autoritaire ou issu d’un mouvement extrémiste utilisait ces pouvoirs pour restreindre les libertés ou affaiblir les contre-pouvoirs ? La révision constitutionnelle de 2008 a introduit des mécanismes de contrôle, mais elle n’a pas supprimé ce débat.
Or, plus de soixante ans après la publication du livre de Mitterrand, cette crainte ne s’est jamais concrétisée. L’article 16 n’a été utilisé qu’une seule fois, en 1961, lors du putsch des généraux à Alger, dans des circonstances exceptionnelles. S’il n’a jamais été supprimé, c’est que le législateur a estimé que son utilité potentielle pour défendre les institutions démocratiques en cas de crise majeure l’emportait sur le risque d’un usage abusif.
Pourquoi ce raisonnement ne vaudrait-il pas aussi pour le vote blanc ? Les dangers qu’on lui attribue sont infiniment plus limités que ceux qu’a longtemps fait peser, aux yeux de ses critiques, l’article 16. Pourtant, ils sont souvent présentés comme des certitudes alors qu’ils relèvent essentiellement de l’hypothèse.
Reconnaître le vote blanc comme un suffrage exprimé permettrait d’appliquer pleinement le principe d’égalité entre tous les électeurs. Ce serait reconnaître qu’un citoyen peut participer à l’élection tout en refusant les choix qui lui sont proposés. Une telle réforme renforcerait l’autonomie de l’électeur et obligerait les formations politiques à rechercher une adhésion plus large. En revanche, l’idée selon laquelle elle favoriserait mécaniquement les mouvements antisystème ou accentuerait le désengagement civique demeure largement spéculative. Si une partie des citoyens se détourne des urnes, la cause est sans doute moins le vote blanc que la faiblesse de l’offre politique. Le vote blanc n’en est que l’expression.
QU’EST-CE QUE LE « MOINDRE MAL » ?
Remettons-nous en mémoire ce que nous a dit le couple Macron-Ferrand en 2018-2019.
La citoyenneté ne consiste pas uniquement à exprimer son désaccord ; elle implique aussi d’accepter les compromis inhérents à la vie démocratique. Dans un système pluraliste, il est rare qu’un électeur adhère pleinement au programme d’un candidat. Le vote suppose donc souvent de choisir entre plusieurs propositions imparfaites. Accepter de voter pour une option qui ne correspond pas entièrement à ses convictions n’est pas nécessairement un renoncement : cela peut être une manière de participer au fonctionnement collectif.
Mais tout est dans l’adjectif « moindre ». Le moindre mal n’est pas une réalité objective ; il dépend de l’histoire, des valeurs et de la perception des conséquences de chaque citoyen. Ce qui apparaît comme un choix raisonnable pour l’un peut constituer une ligne rouge pour un autre.
Un électeur peut ainsi considérer que chacun des candidats proposés comporte des risques ou des orientations incompatibles avec ses convictions essentielles. Il peut alors choisir le vote blanc non pas par indifférence, mais pour signifier qu’il participe à la décision collective tout en refusant d’accorder son soutien à l’une des options disponibles. On peut discuter ce choix, défendre l’idée qu’il vaut mieux désigner malgré tout le candidat jugé préférable, mais on ne peut pas assimiler automatiquement le vote blanc à un abandon de la responsabilité citoyenne.
L’élection municipale de Levallois-Perret en 2014 permet d’illustrer cette question. La réélection de Patrick Balkany, alors qu’il était au centre de plusieurs procédures judiciaires, a suscité de nombreux débats. Sans préjuger des motivations individuelles de ses électeurs, cette situation pose une question démocratique et morale : lorsqu’un citoyen estime qu’un candidat a franchi certaines limites éthiques, doit-il malgré tout lui apporter son soutien au nom du « moindre mal » ? Et si l’alternative proposée lui paraît également insatisfaisante, quel choix moral lui reste-t-il ?
Affirmer que le vote blanc serait une forme d’irresponsabilité revient à considérer que la seule attitude moralement acceptable consiste toujours à choisir l’une des options proposées. Mais on peut défendre une conception différente de la responsabilité citoyenne : celle qui consiste parfois à refuser de transformer son vote en approbation. Un électeur qui vote blanc ne renonce pas nécessairement à son devoir démocratique ; il peut au contraire considérer qu’il serait contraire à ses principes de soutenir un candidat dont il désapprouve profondément les actes, les valeurs ou le comportement.
Dans cette perspective, peut-on réellement affirmer qu’un vote accordé à un candidat malgré des manquements graves est toujours moralement supérieur à un vote blanc ? Le choix du « moindre mal » peut être une nécessité dans certaines circonstances, mais il ne peut pas devenir une obligation morale imposée à tous les citoyens. La démocratie doit aussi reconnaître le droit de ceux qui refusent de choisir entre des options qu’ils jugent incompatibles avec leurs convictions.
La question ne se posera-t-elle pas à nouveau en 2027 ?
L’HOMME QUI A DIT « NON »
Triomphe au cinéma les deux films sur De Gaulle de 1940 à 1944. C’est la gloire de notre histoire récente ; celui qui a refusé la défaite. Les fims nous montrent comment il s’est engagé suite à ce ‘non’ ; de Londres aux colonies, jusqu’à Paris. S’il a réussi, c’est qu’il n’est pas resté seul ; des dizaines, des centaines jusqu’à des milliers de Français – beaucoup étant restés anonymes -rejoignant la résistance initiée.
Ce refus a contribué à préserver une certaine idée de la France et de la République. L’esprit ‘gaullien’ subsisterait. Quand il vote, le citoyen doit prendre parti, ne doit pas hésiter, doit s’engager. Si quelqu’un vote blanc, la République lui dira que s’il n’est pas satisfait il lui faut se présenter, créer son parti. C’est oublier que la vie démocratique ne repose pas uniquement sur les candidats et les élus. Elle existe aussi grâce aux engagements associatifs, professionnels, syndicaux, locaux ou individuels de celles et ceux qui contribuent chaque jour à faire vivre les valeurs républicaines.
Aujourd’hui encore, il faut savoir dire « non » lorsque l’on estime que cela est nécessaire. Choisir malgré tout un candidat dont on sait qu’il faudra combattre certaines orientations essentielles s’il accède au pouvoir peut être considéré, par certains électeurs, comme une forme de renoncement. Le général de Gaulle lui-même se méfiait des dérives possibles des partis lorsqu’ils privilégiaient leurs intérêts propres au détriment d’une réflexion sur l’intérêt général.
Le vote blanc constitue alors une manière, parmi d’autres, d’exprimer ce désaccord. Il ne dispense pas de l’engagement citoyen ; il en est une des formes possibles au moment précis où la démocratie demande de choisir. Le reconnaître pleinement reviendrait à considérer que le refus peut parfois être une attitude démocratique et républicaine, et non une absence de choix.

