novembre 29, 2021

Bourdieu et Rancière

A LA RECHERCHE DE L’EMANCIPATION POLITIQUE

Le vote blanc, simple bout de papier, vierge, pose une question fondamentale : à quoi cela sert-il de voter ? Maintenant que le vote est partout dans nos sociétés occidentales ne serait-il pas devenu une coquille vide ? En 1995, la jeune Association pour la reconnaissance du vote blanc avait décidé de poser une question quelque peu provocatrice à plusieurs pontes universitaires : « L’acte électoral n’est-il pas devenu un outil obsolète de liaison entre le Pouvoir et la population et dans cette hypothèse, l’adaptation de la démocratie à l’évolution de la société moderne n’implique-t-elle pas le remplacement de l’acte électoral par d’autres moyens de représentation plus conformes à la réalité du corps social ? »

Nous avions reçu des réponses d’une grande banalité, à peine dignes d’une dissertation de philosophie du baccalauréat ; nous tairons les noms par charité chrétienne.

Pierre Bourdieu, lui, avait demandé à sa secrétaire de téléphoner pour dire que c’était une question très sensible et à laquelle il ne pouvait répondre dans l’immédiat parce qu’elle nécessitait d’être approfondie. Ce retour marquait plus de respect à l’égard de notre démarche que les lignes reçues d’autres universitaires, reflets d’un prêt à penser stérile et d’un conformisme hautain.

En décembre 2001, la revue de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, consacrait un numéro au vote et publiait à titre posthume une analyse de son ancien directeur. Pour une personne qui n’est pas initiée à la pensée bourdieusienne, le texte est loin d’être toujours limpide. Mais il part sur une problématique stimulante. Elle nous avait inspiré des passerelles avec la question du vote blanc et nous en avions fait un article dans notre bulletin interne

Charlotte Nordmann reprend dans son livre le questionnement plus général de Pierre Bourdieu, le rapport dominants/dominés qui s’impose sans que les dominés ne sentent le besoin de le contester. Charlotte Nordmann veut extraire de ces analyses toute la richesse de la critique mais aussi exposer les dérives, les impasses qu’elles contiennent. Pour cela, dans la seconde partie de son livre elle donne le contrepoint fourni par Jacques Rancière, philosophe apprécié par la candidate Ségolène Royal, et essaie d’en faire une synthèse.

« La question fondamentale, quasi métaphysique, [est] de savoir ce que c’est que de parler pour des gens qui ne parleraient pas si on ne parlait pas pour eux. » Charlotte Nordmann cite cette phrase très pessimiste de Bourdieu. Si l’on suit le raisonnement du sociologue, tel que nous le retrace l’auteur, on en arrive à l’idée que l’acte électoral non seulement n’a plus de sens mais qu’en plus il renforce l’aliénation dans laquelle sont les ‘dominés’. Pour être entendu, un électeur doit appartenir à une classe sociale. Il trouvera une formation politique spécialisée dans sa défense. S’il s’individualise, il n’existe plus sur la scène politique. Or, même s’il appartient à un groupe homogène, le discours produit par la formation politique censée le défendre ne le satisfera pas forcément. A lui de se faire violence pour trouver une raison de voter pour son représentant ‘naturel’ sous peine de tomber dans l’anonymat. Or, le champ du politique est celui de la concurrence entre professionnels coupés de la réalité de leur base. Ils ne sont préoccupés que par leur durée dans la fonction et la transmission aux générations qui viennent.

A l’Association pour la reconnaissance du vote blanc on ne peut pas rejeter, au titre qu’elle serait inepte, cette vision pessimiste. Notre constat est proche. Au XXè siècle, les partis politiques ont privatisé l’expression électorale. Ils ont fait de l’élection leur chose et le succès du ‘vote utile’ en est une manifestation récente et flamboyante. Ce qu’avaient craint les révolutionnaires de 1791, interdisant pour le suffrage universel mis en place les candidatures officielles, s’est imposé et paraît incontournable : l’élitisation de la vie politique, avec quelques ‘dominants’ qui savent et proposent et une masse de ‘dominés’ qui essaient de faire avec comme ils peuvent. Comme nous sommes de grands naïfs, nous croyons que le vote blanc imposé comme suffrage exprimé serait une brèche dans ce monopole de la parole pour le pouvoir dans laquelle devrait s’engouffrer le peuple électeur. Le vote blanc, expression d’un individu momentanément en rupture avec son groupe, qui au lieu de rallier un pis-aller s’expose, dépose une carte blanche destinée aux artistes de la politique. Il n’y en pas pour l’instant. Reconnaissons le vote blanc et ils apparaîtront. L’électeur ne rejette pas les partis politiques, il en exige de la qualité.

Charlotte Nordmann expose les idées de Bourdieu pour en montrer la pertinence mais ne veut pas le suivre jusqu’au bout. Elle reconnaît que l’on est en présence d’une confiscation de la parole : « Pourtant, la diversité fondamentale des ‘dominés’ constitue un problème qui doit être pensé par la politique… » mais elle ne veut pas céder au pessimisme. Pour elle, si le mouvement politique englobe une grande partie de la classe concernée, d’autres se sentent en dehors parce que les individus ne peuvent jamais se ranger dans un même moule. Mais cela, au lieu d’être préjudiciable, va permettre au parti de profiter, même involontairement, de l’inconformité de cette frange. Selon nous, en ce début de XXIè siècle, le problème est surtout qu’il est de plus en plus difficile de segmenter la population ; la classe moyenne a-t-elle une homogénéité, existe-t-elle ? Le cœur de cette catégorie n’est-il pas étroit et entouré d’une grande masse d’exceptions ?

Charlotte Nordmann se tourne vers la critique des idées de Pierre Bourdieu énoncée par Jacques Rancière. Elle ne lui donne pas raison entièrement puisque son but est de lancer un pont entre les deux façons de voir. Pour présenter les positions de Rancière elle distingue les deux principes : égalité et liberté. Le premier surtout nous intéresse. Ici, une parenthèse sur les actions de l’Association s’impose. Dans le cadre d’un collectif, nous avons écrit au Premier ministre pour regretter que si certains bureaux, rares encore, bénéficient de machines à voter qui permettent à chacun de savoir comment voter, simplement, blanc, les nombreux autres bureaux de vote restés avec les bulletins papier ne proposent aucun bulletin blanc. Le principe d’égalité des électeurs n’est pas respecté. Le Premier ministre ayant transféré le courrier au ministre de l’Intérieur, c’est les services de la place Beauvau qui ont pris le soin de répondre. Le chef de service chargé de cette mission écrit que tout va pour le mieux puisque chaque électeur peut voter blanc. Certes, sur le plan des libertés tout va bien, personne n’est empêché. Mais une élection ne se doit pas d’être seulement la possibilité de faire part de son choix – je n’écris pas de donner son opinion parce qu’aujourd’hui, du plus petit parti politique jusqu’au Conseil constitutionnel en passant par le ministère de l’Intérieur, l’élection n’a qu’une utilité : désigner un vainqueur – elle doit rappeler que chacun, pendant quelques instants, est l’égal de tous les autres : un homme/une voix. Le chef de service du ministère de l’Intérieur n’envisage pas une seconde ce côté symbolique de l’acte électoral, refusant de voir que l’électeur devant la machine à voter a un avantage sur ceux qui passent devant des tables sans bulletin blanc. Il a dû lire l’œuvre complète de Jacques Rancière. Celui-ci reproche à Bourdieu de démoraliser le peuple en dévoilant une évidence, celle que tout le monde n’est pas à égalité. A partir du moment où le sociologue n’a rien à proposer en contrepartie, sa critique est stérile. Certes l’inégalité prédomine. Mais clamer officiellement l’égalité permet de faire avancer les choses même si rien n’est vraiment parfait. Charlotte Nordmann cite Rancière : « Par politique, ou émancipation, on entend « le jeu des pratiques guidées par la présupposition de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui et par le souci de la vérifier ». » L’égalité est factice, à point tel que l’on ne se ‘soucie’ plus de tous les manquements constatés. Censurer des suffrages exprimés ne dérange pas puisque tout ceci est factice et qu’il ne faut pas décourager Neuilly-Billancourt.

L’acte électoral. Une opération coûteuse mais factice, faite pour que chacun retourne travailler après avoir cru être ‘reine d’un jour’ ? Bourdieu a-t-il vraiment tort ? En 2007, à quoi cela sert-il de voter ?

Charlotte Nordmann « Bourdieu/Rancière, la politique entre sociologie et philosophie », Editions Amsterdam, 2006.