novembre 29, 2021

Analyse de Frédéric Bon et Jean-Pierre Cheylan (1988)

Frédéric Bon et Jean-Pierre Cheylan sont deux chercheurs qui se basent sur la géographie – et son outil préféré la carte – pour comprendre ce qui se cache sous les bulletins de vote déposés dans l’urne. Ce texte est extrait de leur livre « La France qui vote », publié en 1988. Frédéric Bon est décédé depuis et malheureusement ce genre d’analyse n’a plus vraiment été mené. Voici un passage du chapitre sur les votes blancs et nuls dans la partie ‘Au-delà des votes exprimés’’ Nous avons reproduit les deux cartes qui accompagnent cet extrait.

Des refus localisés

Le niveau du vote blanc ou nul est plutôt constant ; son armature géographique l’est assez bien aussi, véhiculant 51,7% de l’information globale. A ce niveau, on ne saurait considérer la répartition de ces expressions comme le fruit d’une erreur aléatoire. Or, il se trouve que leur distribution géographique est loin d’être quelconque.

La deuxième variable de synthèse ne s’interprète pas ici comme une simple dynamique, mais le niveau d’information qu’elle apporte, 9,7%, conduit à l’étudier de près, d’autant qu’elle correspond à un ensemble de scrutins assez significatifs.

Pour un comportement qui pouvait laisser penser à une distribution aléatoire, l’organisation géographique est très marquée. Quatre pôles de niveau plus fort apparaissent :

–         L’Alsace et la Lorraine à l’exception de la Meurthe-et-Moselle ;

–         les régions Centre et Pays-de-la-Loire, couvrant un triangle qui va du sud-est de l’Ile-de-France à Limoges et en Vendée ;

–         le Tarn, le Tarn-et-Garonne et l’Aveyron ;

–         un quatrième pôle, plus faible et de moindre étendue, compte le Vaucluse avec quelques extensions dans les Alpes du Sud.

Cette géographie ne correspond à aucune répartition politique, sociale ou culturelle connue et homogène. Une partie des régions de la droite traditionnelle est concernée, dans un contexte de forte ruralité, de faible niveau d’éducation, et de population plutôt âgée (centre-ouest). Mais l’observation ne vaut pleinement ni pour l’Alsace à cause des âges, ni pour l’Albigeois-Rouergue à cause de l’éducation moyenne ; ni, a contrario, pour la Corrèze et la Creuse, aux populations âgées mais aux votes résolus. La deuxième variable de synthèse peut nous permettre de dégager un peu d’ordre dans la différence.

Contre la Vè République et la bipolarisation ?

La deuxième variable de synthèse est caractérisée par un renforcement des votes blancs ou nuls aux scrutins simultanément importants pour la vie politique de la Cinquième République et présentant à l’électorat les choix les plus restreints.

Il s’agit soit des deuxièmes tours d’élections présidentielles en 1974 et 1981 (lors des deuxièmes tours de scrutins présidentiels, en 1965 et 1969, le vote blanc ou nul recouvrait en partie le refus de choisir, celui de l’électorat de Jean Lecanuet pour le premier, celui de l’électorat communiste pour le second), soit de scrutins référendaires ayant trait de près ou de loin à des questions constitutionnelles : vote de la constitution en 1958, autodétermination en Algérie et pouvoirs spéciaux en 1961, élection du suffrage universel en 1962. On trouve donc ici les scrutins concernant les fondements institutionnels du régime.

Ce renforcement circonstanciel des votes blancs ou nuls pourrait s’interpréter comme une manifestation soit un refus de la bipolarisation, soit de certains aspects de la constitution actuelle, soit des deux : bref, d’une France instituée par le général de Gaulle. Les régions qui le manifestent le plus se situent de façon privilégiée au sud d’une ligne La Rochelle-Genève. Elles incluent deux pôles bien régionalisés : l’un dessine un sud-ouest intérieur, l’autre montre l’arrière-pays provençal et se prolonge dans le sud de Rhône-Alpes. On peut observer également une vaste région de valeurs intermédiaires à Paris et dans tout le centre. Ces régions s’opposent aux bastions de la droite traditionnelle de l’Est et de l’Ouest, Bretagne incluse cette fois. La carte a une forte ressemblance avec les cartes électorales où le gaullisme originel est directement impliqué.

Ces régions, marquées par une forme de contestation du système constitutionnel gaullien, correspondent assez bien à celles de l’anti-cléricalisme et de l’antibonapartisme de la Troisième République. Elles n’en épousent pourtant pas la forme dans le Sud-Ouest, où ce refus est relativement prononcé : le pôle principal de refus est centré sur le Tarn ; le deuxième pôle méridional se situe en Provence intérieure. Subsisterait-il dans l’idéologie et la culture locales quelque ancienne exigence du droit à la différence, quelque refus de l’autorité centrale, ou une culture du pluralisme, qui trouveraient ici leur expression ?

On pourrait voir quelques autres manifestations de cette distance culturelle dans les mêmes régions à travers des niveaux assez élevés de votes pour l’extrême-gauche : A. Krivine en 1969 et surtout 1974, A. Laguiller en 1979 et surtout 1981, malgré la faiblesse générale du trotskisme dans le Midi à cette époque. Le PSU y a également réalisé des résultats honorables et parfois importants (Gers, Haute-Garonne, Alpes-de-Haute-Provence). Les écologistes enfin y obtiennent quelques bons résultats, surtout en 1978, époque du mouvement alternatif méridional. Ces irrégularités dans l’expression politique d’une minorité méridionale, ces déplacements de voix entre les divers courants de l’extrême-gauche, du vote contestataire et du vote blanc ou nul pourraient également provenir, en partie tout au moins, des populations néo-rurales qui se sont particulièrement implantées dans ces arrière-pays désertifiés mais dans lesquels subsiste une forte culture protestataire. D’autres aiment voir dans la géographie de ces zones une résurgence multiséculaire du pays Cathare et du pays ‘Vaudois’, attachés à un certain droit à la différence et opposants irréductibles au pouvoir ‘parisien’. Il faut évidemment rappeler que, si ces régions se dessinent très clairement et à partir de quelques scrutins significatifs, les écarts de votes blancs ou nuls servant à les mettre en évidence ne concernent finalement que quelque 2 à 3% des électeurs inscrits.

A l’opposé, nous trouvons les deux bastions septentrionaux de la droite traditionnelle et de l’électeur respectueux, qui n’ont guère élevé leur niveau des votes blancs ou nuls qu’aux deux scrutins européens. Leur attachement à l’indépendance nationale et le refus concomitant d’une Europe dont les dérives supra-nationales sont souvent dénoncées, pourraient avoir alimenté ces résultats.

On aurait donc finalement trois grandes sources de votes blancs et nuls : l’une exprimant une certaine irritation méridionale à l’égard des principes mêmes de la Vè République, ou peut-être plus généralement de l’Etat ‘parisien’ ;une autre marquant quelque distance culturelle, et peut-être quelque inquiétude, du côté de l’Alsace ; la Troisième, propre à un Ouest intérieur, étendu au sud de la Loire et excluant au contraire la Normandie, dans les espaces ruraux à faibles niveaux de formation ; et inquiet aussi à l’égard des perspectives européennes.

Il semble donc bien qu’une expression politique passe, lors de certains scrutins, par le vote blanc ou nul. Elle serait habituellement masquée par le niveau du bruit introduit par des erreurs matérielles, soit de vote, soit de dépouillement. Si l’on admet l’argumentation développée, cette expression se situe bien au niveau d’une critique d’ensemble du système constitutionnel et de ses modalités de fonctionnement. Il s’agirait de l’expression d’une protestation : refus de l’autorité centrale d’un côté, crainte ou désintérêt pour la supranationalité de l’autre ; le premier, méridional et laïque, concerne plutôt des régions de gauche, le second, septentrional et plutôt clérical, se retrouve davantage lié à la droite. »