novembre 29, 2021

Clichés sur le vote blanc sur France Culture

Les clichés ont la vie dure

L’Atelier du politique

23.08.2014, par Thomas Wieder, Vincent Martigny, le samedi de 18h13 à 18h55

« L’important, c’est de participer » : abstention, vote blanc et participation politique

Emission très classique sur le vote blanc le samedi 23 août. Pas de représentant des défenseurs du vote blanc (nous ne sommes sûrement pas assez policés pour être dignes d’apporter notre contribution) et des invités* n’ayant pas particulièrement travaillé sur la question – où il y a longtemps – mais qui ont des choses à dire. On se serait cru sur les bancs du parlement lors de la navette de l’assemblée au sénat entre novembre 2012 et février 2014. Le vote blanc et l’électeur blanc sont présentés sous un jour favorable puis, quand on arrive à la question de la prise en compte comme suffrage exprimé, patatras ! le rideau se ferme, la réponse est catégorique et négative.

Voilà pourquoi nous avons mis en perspective ce discours de sciences humaines au ras des pâquerettes avec une autre émission de France Culture, qui avait eu lieu la veille (vendredi 22 août): Michel Onfray répondant à des questions à l’université populaire qu’il a créée. Il ne parle pas de vote blanc mais de démocratie représentative et des votations en Suisse. C’est nettement plus enrichissant que la resucée de l’argumentation du ministère de l’intérieur que nous a servie le samedi la station de Radio France.


* Céline Braconnier, politologue spécialiste de l’abstention des ‘mal inscrits’; Adélaïde Zulfikarpasic,responsable de sondages et ayant écrit un article au début de ce siècle sur le vote blanc dans Revue française de science politique; Jean-Luc Laurent, député et président du MRC, micro-parti créé par Jean_Pierre Chevénement.

Aujourd’hui, il n’est plus de bon ton de porter un jugement négatif sur le vote blanc et sur l’électeur qui recourt à lui. Puisque pour mieux lui tordre le cou on veut lui faire croire qu’on le valorise en le séparant de l’immonde vote nul, il faut le louer. Alors que pendant longtemps le citoyen qui votait blanc était quelqu’un qui n’avait pas de courage, un indécis, un paysan craquant sous la pression de son entourage, voilà qu’il a gagné maintenant du galon.

Adélaïde Zulfikarpasic nous en brosse un portrait très flatteur: « Il existe deux types d’abstention : l’abstention d’indifférence, de retrait par rapport à la vie politique d’un côté, la marque de la volonté de manifester quelque chose de l’autre. En ce sens, le vote blanc se rapproche de cette seconde forme d’abstention.  Quand on s’intéresse au profil des personnes qui votent blanc, et à celui des abstentionnistes ‘indifférents’, on constate qu’ils sont assez différents. Dans le cas de ceux qui votent blanc on a des personnes plus diplômées, plus intégrées socialement, qui s’intéressent plus à la vie politique et qui sont plus exigeants. De ce fait, ils éprouvent le besoin d’aller voter, d’exercer leur devoir et leur droit de vote mais par le vote blanc ils souhaitent exprimer quelque chose, un malaise, un mécontentement, une insatisfaction à l’égard de la vie politique. » (On se demande du coup pourquoi Paris a toujours des pourcentages de bulletins blancs ridiculement bas. La réalité est plus complexe. Voir notre analyse).


De cette présentation on pourrait conclure que ce sont des gens responsables, réfléchis, à la saine colère. On se met à rêver que ce personnage positif puisse espérer obtenir une entière reconnaissance de son vote blanc quand la jeune sociologue Céline Braconnier taille un short à la réforme du Code électoral du 21 février 2014 qui officialise la séparation entre bulletins blancs et bulletins nuls tout en le laissant hors d’atteinte d’un vrai pouvoir d’expression (Lire ce que nous pensons de cette foutaise). Le journaliste lui demande si un mouvement de bascule de l’abstention vers le vote blanc est quelque chose d’envisageable. Elle répond :

« Je n’y crois pas un instant. Cette avancée ne me paraît pas en être une parce qu’elle revient par exemple à comptabiliser du côté du vote blanc une enveloppe vide ou une enveloppe avec un papier blanc alors qu’une enveloppe sur laquelle on aura écrit un message est un vote nul. C’est une forme d’interprétation imposée par une réforme qui ne change rien à la donne puisque le vote blanc n’est toujours pas comptabilisé comme un suffrage exprimé. Et on sait très bien que la sociologie de l’abstention n’est pas la même que la sociologie du vote blanc. Il n’y a pas eu une explosion du vote blanc aux élections européennes ni de baisse de l’abstention. On se stabilise à des niveaux très élevés d’abstention en France pour les Européennes et cette petite réformette n’a rien changé à la chose. » Nous-mêmes avons toujours dit que le vote blanc n’a pas vocation a faire baisser l’abstention ou le Front National, que ce soit aux européennes ou à des présidentielles. En accord avec l’universitaire, nous attendons qu’à la question sur l’admission dans la catégorie des suffrages exprimés nos experts se prononcent, même avec précaution, favorablement.


Et bien non. C’est Adélaïde Zulfikarpasic qui répond à cette question : « Si on pousse la logique jusqu’au bout et qu’on reconnaît le vote blanc comme un suffrage exprimé, on pourrait risquer une véritable remise en cause de nos institutions et de notre démocratie. Je prends un exemple concret : en 1995, au second tour de la présidentielle, il y a eu environ 6% de bulletins blancs. C’était assez considérable. Si on s’était amusé [sic !] à compter le vote blanc comme un suffrage exprimé, Jacques Chirac n’aurait pas atteint la majorité absolue. Ca questionne sur notre système électoral et sur la légitimité de l’acte de voter. » Quel galimatias !

Quelle légitimité une majorité absolue mal acquise peut-elle apporter ? Celle de Jacques Chirac foirant sa dissolution deux ans après son élection suite à la paralysie du pays au moment de faire passer une réforme impopulaire ? Celle de François Hollande en 2012 descendant au troisième sous-sol de la popularité à mi-mandat ? Cela ne nous aurait pas gêné que soit organisé un troisième tour en 1995 et 2002. Le pays n’aurait pas été ruiné pour cela et aurait peut-être évité tous ces errements qui finalement lui coûtent cher. Quel sens donner aux dernières paroles prononcées ici par le produit du CEVIPOF ?  » Quel questionnement sur notre ‘système électoral’, sur la ‘légitimité de voter’ est-il engagé ? Le vote blanc devenu suffrage exprimé mettrait en danger le système électoral et la légitimité de voter !!! Aussi spécieux que les chars soviétiques sur les Champs-Elysées en cas d’élection de François Mitterrand en 1981 !!!


A la recherche d’oxygène, nous nous sommes précipités sur la séance de réponse aux questions de Michel Onfray à l’université populaire d’Argentan retransmise sur le même France-Culture 24 heures plus tôt. Si la contrainte d’une majorité absolue pour être élu président de la république rend compliquée la victoire d’un candidat, à cause du vote blanc, autant supprimer cette contrainte que censurer ledit vote blanc. C’est là que Michel Onfray intervient :


« Le pouvoir n’est pas l’affaire d’un seul homme, c’est l’affaire de tous. Un seul homme peut représenter mais il n’a pas statut de Dieu sur terre. Représenter, ça veut dire ‘on te donne le pouvoir, tu es mandaté. Mais ce mandat, si tu ne le respectes pas, on te le reprend ; pas dans cinq ans mais immédiatement. Un autre va prendre ta place pour parler pour nous.’ (…) La crise de représentativité fait que notre démocratie est extrêmement chancelante et peut-être même effondrée parce qu’elle a été construite par des gens qui croyaient qu’il fallait faire, un peu à la Corneille, avec les hommes tels qu’ils devraient être alors qu’il aurait fallu être un peu plus Racinien en considérant qu’il fallait composer avec les hommes tels qu’ils étaient. Et se dire que la Vè République ça marche avec le général De Gaulle mais ça ne marche pas pour les autres. » Nous, nous disons: il ne faut pas plier le peuple pour atteindre des objectifs irréels mais utiliser l’énergie du peuple au moment du vote, que cela plaise ou pas, pour donner une dynamique au pays.
Quand il parle de la pratique électorale en Suisse, Michel Onfray dit: « Nous on aime la démocratie, sauf quand c’est en Suisse. On aime le peuple, mais il faut qu’il pense comme on pense dans le Nouvel Obs, dans Télérama. Si le peuple pense bien, le peuple c’est bien mais si le peuple pense mal alors c’est pas bien, on change de peuple. »

Michel Onfray fustige les professionnels de la politique. Un d’entre eux était présent au micro de France-Culture le 23 août: Jean-Luc Laurent, président du MRC (!), micro-parti qui avait appelé au non vote pour les élections européennes. Il est bien sûr contre l’accession du vote blanc à la catégorie des suffrages exprimés mais quand il veut dire pourquoi, il oublie la question et part dans un cri de victoire sur la stratégie de vote de sa formation et s’attribue le fort taux d’abstention: « La reconnaissance des votes blancs en les tenant à l’écart des suffrages exprimés est le bon équilibre. Ce qui compte, c’est le civisme. Les partis politiques ont pour vocation de présenter des candidats aux élections, à mobiliser leurs électeurs autour de projets. Or, le problème aujourd’hui c’est qu’on a une perte de sens. A l’élection européenne il y a eu une mascarade qui a fait croire aux citoyens qu’il allait y avoir un affrontement droite-gauche. Même le Front de Gauche y a participé avec le candidat à la présidence de l’Union. On a vu qu’à l’arrivée il y a une grande coalition européenne qui s’est constituée sur la base de ce qui se fait en Allemagne. Ca a été un grand mensonge et beaucoup d’électeurs n’ont pas été dupes. » Hors-sujet révélateur, comme il y a des lapsus de la même catégorie. LE PEUPLE, ON S’EN FOUT ! Et le vote blanc c’est un truc qui nous emmerde, nous les professionnels de la politique. « Les élites n’aiment pas le peuple, les philosophes n’aiment pas le peuple, les politiciens professionnels n’aiment pas le peuple. Ils aiment le pouvoir qu’ils ont sur le peuple. » dit Michel Onfray sur France-Culture le 22 août.


Pour nous, à l’Association pour la reconnaissance du vote blanc, le vote blanc peut être un moyen pour le citoyen de rappeler à notre élite le primat de l’électeur sur les appareils politiques. Il pourrait être – prenons le temps de rêver – un médiocricide*, un tueur de médiocrité, médiocrité des campagnes électorales sans convictions, tueur de candidats aux programmes vides et aux dents longues. On se rapprocherait de la tradition anglo-saxonne qui intime presque l’ordre aux sujets de chasser le dirigeant s’il devient un tyran. Le vote blanc comme vote de révocation le jour où ce serait nécessaire.

* Michel Onfray regrette les dissolutions conçues par le général De Gaulle qui devaient être « régicides » selon le philosophe normand. « c’était pour le peuple la possibilité d’être régicide, de faire tomber la tête du roi et évidemment le roi présentait sa démission. (…) A plusieurs reprises, les successeurs du général De Gaulle ont perdu les législatives mais ont dit : ‘Je perds, je reste.’ « 


Contre-histoire de la philosophie – Saison 12 : La pensée post-nazie