novembre 29, 2021

MUNICIPALES SUR VIRUS Les enseignements du vote blanc


 

Non, ce n’est pas le nom d’une nouvelle commune née de la fusion de différents villages jugés inadaptés, seuls, au fonctionnement du monde moderne. Il s’agit des premières élections tronquées de la Cinquième République – les historiens nous diront s’il y en a eu dans les éditions précédentes, mais il est fort probable que non. Une élection démantibulée ; un tour par ci, un second on ne sait quand, plus tard. Et le premier, marqué du sceau de la terreur coronavirus. Qu’eut été le taux de participation si le mal n’avait pas rôdé, si l’on n’avait pas donné envie de rester à la maison tant la société nous submergeait de précautions à prendre pour exercer son droit de vote ? Qui a profité du virus, qui en sièges gagnés en a été victime. Nous ne le saurons sans doute jamais, même si l’on peut toujours compter sur le CEVIPOF pour mener une enquête a posteriori, demandant aux électeurs absents quelle liste ils auraient choisi en temps normal.


Mais ici, ce qui nous intéresse, toujours et insatiablement, c’est la conséquence de ce drame pour le vote blanc, soit les bulletins blancs et les bulletins nuls. Quels enseignements tirer. Le ministère de l’intérieur ne nous aide pas, qui ne donne pas les résultats d’ensemble au niveau national, ni département par département.


Alors nous nous saisissons d’un angle nouveau pour nous : les communes de plus de 3 5OO habitants à liste unique au premier tour. Aurélia Troupel, politologue à l’université de Montpellier, travaille sur les micro-communes dont celles peuplées de 1 000 à 3 500 habitants, perturbées en 2014 par l’instaurations de nouvelles règles notamment celle interdisant de modifier les bulletins. Les électeurs que nous observons sont, eux, habitués à être les mains liées quand ils votent. Comme pour les autres consultations, ils n’ont le choix qu’entre déposer un bulletin préimprimé, tel quel, mettre un bulletin vierge ou un bulletin transformé, ou ne pas venir. Les nôtres sont venus.

A la veille du vote, le blog Politiquemania (1) présentait ainsi les données de départ pour le sujet
 « – Pour les communes de plus de 3500 habitants, l’affrontement entre plusieurs listes est plus fréquent [que pour les plus petites] : aucune commune n’est sans liste déposée mais 437 communes (14,21%) n’en ont qu’une. Elles représentent 2 410 000 habitants. La plus importante est Coudekerque-Branche (Nord, 21134 hab). Elles sont 26 de plus de 10 000 habitants et 164 entre 5 000 et 10 000. 84 d’entre elles changent pourtant de maire, sans que ça ait déclenché de vocation en dehors de la majorité sortante. »


Une fois le vote effectué, voici les constatations que nous pouvons faire, en intégrant des comparaisons avec l’édition 2014. (2)

Etude des résultats électoraux : faire dire ce que l’on veut aux chiffres
 

 La menace coronavirus aura marqué ce premier tour. C’est donc le niveau de l’abstention qui a monopolisé les esprits et fait reporter le second tour. Le recours au vote blanc ou nul a nettement baissé entre l’édition 2014 et celle-ci. (3) Si, en 2014, pour les 99 communes relevées ne présentant qu’une seule liste de candidats, la moyenne des bulletins blancs et nuls s’élevait à 19,6%, en 2020, elle tombe à 14,9% pour les 187 communes repérées. On peut apporter deux appréciations de cette baisse sensible. La première sera celle du ministère de l’intérieur.


D’habitude, ces électeurs sont indifférents aux questions politiques et ne vont voter que parce qu’ils s’en sentent obligés par la pression du voisinage. Cette fois-ci, beaucoup d’électeurs ordinairement motivés par l’enjeu d’une élection – notamment les anciens – étant restés chez eux par précaution, ces électeurs sans avis pouvaient le faire eux aussi avec une bonne raison.  Il en reste toutefois plus de 14% qui ont fait le déplacement. Richard Ferrand, président de l’assemblée nationale, monterait au créneau pour ajouter que ceux-ci, ce sont les «ronchons de la terre » venus « tout simplement s’opposer à tout et faire vivre leur insatisfaction perpétuelle », et ils iront le faire qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’un virus sème la mort. Il pourrait ajouter que ce chiffre est gonflé parce qu’il inclut les bulletins nuls ; or, ceux-ci peuvent correspondre à une erreur de l’électeur, et cette fois-ci les autorités ayant incité les électeurs à prendre le bulletin reçu par la poste chez eux au lieu de celui placé dans les bureaux, plusieurs se sont trompés et ont placé dans l’enveloppe la profession de foi. (4) Si on retirait toutes ses erreurs, on n’aurait qu’un résultat marginal, ce que doit rester le vote blanc. Et en effet, les votes blancs « purs » ne s’élèvent qu’à 4,34% pour ces communes.

 

Notre lecture des résultats pour ces communes
 

Vision orientée selon nous. Ce sont ces erreurs entre bulletin et profession de foi qui sont marginales, même s’il est vrai que depuis l’instauration de la distinction entre bulletins blancs et bulletins nuls, au niveau de la France entière, c’est toujours les premiers qui sont les plus nombreux. Pour notre échantillon, le pourcentage de bulletins nuls monte à 7,74%. Malheureusement nous ne pouvons pas comparer avec 2014 ni avec les résultats pour la France entière. Mais on constate le même phénomène avec les résultats par département fait par le quotidien Le Télégramme.

Si on revient au résultat des bulletins blancs, cela donne un nombre non négligeable de personnes qui ont bravé le danger pour dire qu’elles ne pouvaient pas se reconnaître dans les candidats de l’unique liste. La victoire était acquise et ils auraient mieux fait de rester chez eux ou de sortir pour se promener sans aller dans le bureau de vote. Ils ont préféré exercer leur devoir de citoyen et la république française les en récompense très mal. Avec la réformette de 2014, ils ont été dénombrés. Maigre reconnaissance. Ceux qui s’avouent neutres, incompétents, sont restés chez eux, les « ronchons » de Richard Ferrand ont écrit sur le bulletin. Quelques milliers d’électeurs, concernés mais aux convictions ou affinités non représentées, ont donc fait le déplacement. Ils n’avaient qu’à monter une liste diront les yaka anti vote blanc. Celle qu’ils auraient soutenue a peut-être été invalidée pour une raison technique, elle a peut-être manqué d’argent, le parti politique qui aurait pu la constituer n’a pas donné l’impulsion nécessaire au niveau départemental… (5) Et ces électeurs s’engagent sûrement d’une autre manière, tout aussi louable, dans leur commune ou ailleurs. Il n’y a donc pas de raison de les censurer, de ne pas donner à l’acte électoral le plein pouvoir d’expression à chacun, de mégoter sur la validité d’un vote.


De façon générale, la part des votes éliminés a nettement baissé, notamment dans ces communes à liste unique. En 2014, c’était un quart des communes où le vote blanc ou nul explosait, à plus de 20%, (6) contre seulement 13% six ans plus tard. A l’inverse, si on ne comptait que sept communes avec moins de 10% de blancs et nuls en 2014, elles étaient passées à 40 en 2020. Baisse d’ensemble sensible donc, mais relative. Pour l’ensemble de ces communes à liste unique, on passe d’une moyenne de 19,60 à une précédente de 14,89.


Mais elles fourmillent de cas particuliers. Pour faire plaisir au ministère de l’intérieur, nous trouvons des communes dont la part de vote blanc ou nul a littéralement fondu. Le record de chute est atteint en Corse. Bastelicaccia, en Corse-du-Sud, a observé une division par 3. Mais il faut dire qu’en Corse, on ne pratique pas vraiment ce mode d’expression. En 2014, ils ne furent que 5,16% à ne pas trouver que la liste divers gauche aurait pu avoir quelques concurrentes. Six ans plus tard, que la situation se répète ne mérite pas de courir le risque d’être contaminé pour déposer un bulletin à la fin censuré (1,49%). Ils auront donc un mandat de plus Antoine Ottavi, maire depuis 1995, pas forcément apprécié puisqu’en 2008, quand la commune comptait moins de 3 500 habitants et que les électeurs pouvaient panacher la liste, ce n’est pas lui, parmi ses colistiers, qui avait recueilli le plus de suffrages. Nous rétorquerions au ministère, s’il voulait brandir cet exemple, que pour nous la Corse ne représente toujours pas un modèle de démocratie électorale.


Quatorze autres communes ont-elles aussi connu une forte baisse.  Pour sept d’entre elles (7) la part est passée en-dessous de la moitié de ce qu’elle avait été six ans plus tôt. Ce n’est pourtant pas là que l’on enregistre des hausses remarquables du taux d’abstention. Serions-nous en présence de gens démotivés qui cette fois-ci se sont sentis permis de ne pas venir avec dans leur carte d’électeur leur ignorance, leur hésitation, leur incompétence, alors que les citoyens venus défendre une liste avaient su ne pas céder à cette couardise ? C’est une hypothèse qui de premier abord pourrait être jugée pertinente, voire impertinente. Nous remarquerons toutefois que, dans ces communes, c’est la même tête de liste qui se retrouve deux fois seule en lice, en 2014 et en 2020. Pour quelques-unes, si une autre personne avait été élue maire en 2008, elle appartenait au même courant politique. On peut donc craindre une perte de dynamisme dans des bastions qui n’enthousiasment plus. Ces sept communes sont à gauche, issues de partis en déconfiture depuis 2017. En 2026, à la prochaine consultation, si le scénario se répétait, ce serait un vrai signe d’espoir – même pour l’heureux gagnant de gauche – si un vote blanc à plus de 30% jaillissait.


A l’opposé, on note quelques cas de communes qui, en apparence, n’ont pas été particulièrement troublées par l’élection dans de telles conditions. Leur vote blanc ou nul s’est maintenu, voire a crû. C’est forcément une nécessité dans la commune nouvelle du Morbihan, Evellys. Elle a englobé trois communes dont celle de Naizin qui déjà en 2014 comptait plus de 3 500 habitants et déjà ne voyait qu’une seule liste en course. L’édile qui vient d’être réélu est en place depuis… 1983 ! 28% des électeurs étaient venus dire qu’ils aimeraient autre chose en 2014. Le notable ne l’a pas entendu ainsi et s’est représenté. Le virus n’aura pas empêché 33% de ces électeurs de manifester leur lassitude. D’« éternels insatisfaits » dira on ne rappellera pas qui. Mais en 2008, quand Naizin comptait moins de 3 500 habitants et que l’on pouvait panacher, le vote blanc ou nul ne fut que de 3,86%, et Gérard Corrignan, l’édile, se retrouva seizième sur dix-neuf. Comment se présenter quand on est en présence d’un potentat ?

Equipe municipale de Jacques Rocher – La Gacilly



Dans le Morbihan toujours, le descendant d’Yves Rocher, Jacques, combat seul à La Gacilly. Ici, c’est depuis 1962 que le clan Rocher est installé à la mairie. En 2017, la commune à la population croissante a absorbé deux autres communes tout en gardant le nom d’origine. Le vote blanc et nul s’est maintenu à 26% aux deux consultations récentes mais à la toute dernière cela aurait explosé plus sans le danger menaçant. Cela n’aurait pas empêché le notable de repartir avec une nouvelle victoire à 100%. Que la démocratie est sauvegardée de l’affaiblissement avec le vote blanc muselé !

A Dagneux, dans l’Ain, en 2020, le maire est devenu une maire, mais de la même tendance politique. De quoi expliquer peut-être que le vote blanc ou nul est passé de 15,51 à 16,18%. Qu’en aurait-il été sans le virus ? Parce que, dans cette même commune, l’abstention a augmenté d’un tiers.

Et comme nous avons commencé dans une île ce tour des cas extrêmes, nous le finirons dans la même île, en Haute-Corse. A Borgo, on ne vote pas plus blanc que dans le reste de toute la Corse. Mais voici qu’au moment où l’abstention s’envole, de 41 à 72%, le vote blanc ou nul s’offre une stagnation, de 2,27 à 2,24. 


Nous noterons que ces communes où le vote blanc n’a pas connu de chute sont dirigées par des équipes divers droite. Pourquoi les communes de gauche à liste unique où le vote blanc dégringole sont-elles à gauche et celles de même où il fait de la résistance à droite :  l’analyse reste à mener pour savoir si c’est ou non une coïncidence.

L’Alsace était déjà l’épicentre (8) de la pandémie au moment de ce premier tour des municipales. L’abstention y a été naturellement forte. Nous n’avons pas les moyennes départementales. Mais la région comptait quatre communes de plus de 3 500 habitants qui ne présentaient qu’une liste. (9) Dans le Bas-Rhin, si en 2014 l’abstention ne dépassait jamais dans ces villes plus de 50%, en 2020 il était partout supérieur à 65%. Dans le Haut-Rhin, département le plus touché des deux par l’épidémie ce jour-là, elle avait pu atteindre 55% à Ribeauvillé en 2014 mais, six ans plus tard, la plus basse était au-dessus de 68% et le sommet des communes d’Alsace culminait à 81% à Rixheim. C’est dire que les consignes de confinement ont été plutôt suivies. Pourtant, le vote blanc ou nul n’a pas été inexistant. Les deux départements enregistrent pour lui une baisse proche, légèrement plus élevée pour le Bas-Rhin, supérieure à la moyenne des 187 cas étudiés ici au niveau national. Une seule commune descend de plus de la moitié entre 2014 et 2020, Ribeauvillé dans le Haut-Rhin. Elle avait le score le plus élevé de ce département en 2014 et passe en-dessous des 10% au mois de mars, restant toutefois devant la ville de Rixheim, celle au record d’abstention. Pour cette dernière, on ne peut pas parler de chute du vote blanc comme elle s’est produite pour la participation, parce que ce type de bulletin ne représentait que 9% en 2014 pour descendre à 6. A Hochfelden, en revanche, la candidature unique de la liste du maire sortant n’avait pas plu à 32% des citoyens de la commune – qui venait de passer au-dessus de 3 500 habitants – qui l’avaient exprimé par un bulletin blanc ou nul. Six ans plus tard, ça ne passe pas mieux dans la gorge et 21% des insatisfaits ressortent pour le dire. Ici aussi, dans cette commune de droite, il faut que l’équipe renouvelée ne s’assoit pas trop tranquillement sur son score officiel et triomphal de 100% des suffrages exprimés. (10)

Le vote blanc n’est pas le parasite que veulent voir les instances dirigeantes. Une épidémie ne le fait ni gangréner tout un système ni disparaître. Le vote blanc est un recours vital dans certaines circonstances et lui permettre de s’exercer ne peut que vivifier la vie démocratique.



Notes:
 

(1). https://www.politiquemania.com/forum/elections-municipales-2020-f49/communes-plus-500-hab-une-seule-liste-t8353-20.html (page 3) C’est de ce blog que nous tirons pour 2014 et 2020 beaucoup des communes qui forment notre échantillon.
 

(2) Pour 2020, nous avons trouvé 187 communes qui n’auront pu offrir qu’une liste à leurs citoyens, réparties dans 55 départements métropolitains. Il y en a forcément d’autres mais on peut dire que les départements du Val-de-Marne, du Territoire-de-Belfort, de la Nièvre, du Gers, DU Lot, de la Lozère, de la Corrèze, de la Creuse, de la Meuse, des Alpes-de-Haute-Provence, les Hautes-Alpes ainsi que Paris n’en comptaient pas.

(3) Pour 2014, nous avons récolté 99 communes sur 36 départements.
 

(4) Nous mêlons toujours blancs et nuls parce que, dans l’esprit, c’est toujours la même démarche mais aussi parce qu’en 2014, le législateur avait fait commencer la distinction entre les deux aux Européennes de mai, laissant les municipales de mars avec l’ancienne règle comptant les deux ensemble.

(5) C’est ce que Gérard Gautier, ancien défenseur du vote blanc, a remarqué dans le bureau où il participait au dépouillement. https://www.letelegramme.fr/bretagne/municipales-2020-un-scrutin-pour-les-nuls-20-03-2020-12529938.php
 

(6) Comme le parti socialiste à Gevézé, qui présentait une liste aux municipales en 2008 et plus en 2014 et 2020.

Jusqu’à près de 36% à Desvres dans le Pas-de-Calais. 

(7)Domloup et Retiers en Ille-et-Vilaine, Allaire dans le Morbihan, Saint-Germain-du-Corbeis dans l’Orne, Arnage dans la Sarthe, Malaunay en Seine-Maritime et Marcoussis dans l’Essonne.


(8)Pas de commune de plus de 3 500 habitants avec liste unique au premier tour dans l’Oise. Il y en avait trois en 2014.


(9)Hochfelden, Hoerdt, Marckolsheim, Truchtersheim et Val-de-Moder (Uberach en 2014) pour le Bas-Rhin. Morshwiller-le-bas, Ribeauvillé, Rixheim, Turkheim pour le Haut-Rhin.
 

(10) On se souvient des émeutes à Villiers le Bel [du 25 au 27 novembre 2007], commune du Val d’Oise. Aux municipales de 2001, une seule liste était en compétition. Elle l’emporta triomphalement avec 100% des voix, comme si tout allait pour le mieux, mais c’était oublier que 23,63% des électeurs avaient choisi de voter blanc. La liste des vainqueurs n’avait recueilli en réalité que 34,8% des voix des inscrits. Cf BVB N°63.